« Après Babel : traduire », une exposition exaltante de richesse et de débat (première partie…)

La richesse de la diversité des langues exposée à Marseille

Depuis le mois dernier et jusqu’en mars prochain le MuCem de Marseille ouvre ses portes à l’exposition : « Après Babel : traduire » sur l’histoire et l’originalité de la traduction à travers les âges. Exposition de musée, elle comporte tout un tas d’œuvres en rapport avec l’histoire de la traduction depuis une mosaïque syrienne sur laquelle figure une inscription funéraire en grec concernant un certain fils de Jean, jusqu’à des affiches de propagande communiste en plusieurs langues, en passant par une copie de la Pierre de Rosette découverte par Champollion et conservée au British Museum de Londres. Mais cette exposition n’est pas uniquement un rassemblement d’œuvres concernant les langues et la traduction qui auraient été jetées dans une même salle à l’attention des spectateurs. Bien que l’idée eût fait frémir de joie notre cher Michelet dans sa tombe, il y a plus derrière cette initiative…

La Tour de Babel, par Pieter Brueghel l'Ancien

Une réflexion en effet est proposée autour de la nécessité souvent ardue de traduire d’une part mais d’autre part aussi, et surtout d’ailleurs, autour de la richesse qu’apporte cette contrainte avec soi. Aussi l’exposition s’articule-t-elle en trois parties : d’abord ancrée dans l’histoire de Babel (mot qui signifie confusion en hébreu), elle rappelle les textes bibliques parlant de la division des langues et s’interroge sur les suites et les conséquences pour l’humanité ; la pluralité des langues est-elle une malédiction divine ou bien une chance et une richesse pour l’Homme ? Si ce premier volet fait, d’après l’expression de Barbara Cassin, la part belle au merveilleux, le deuxième volet est plus scientifique, quoique ludique aussi. Sur un équipement interactif en forme de plan de métro, on suit les routes de la traduction d’Aristote à Hergé, en passant par Euclide, Galien et Les Mille et une nuits. Dans cette deuxième séquence, l’exposition ancre la ville qui l’accueille au centre du sujet sensible de la civilisation méditerranéenne autour de la question de la « translation des savoirs » qui est aussi affaire de pouvoir puisqu’il s’agit de langue et de culture dominante et, par conséquent, de langue et de culture dominée. Le troisième volet, quant à lui, s’intéresse au traduisible et à l’intraduisible. En faisant état des difficultés de traduction, cette séquence de l’exposition entame une réflexion sur le lien entre le signifiant et le signifié. De manière ludique, elle s’intéresse au « corps des langues » en ce qu’il peut faire obstacle à la compréhension de l’autre, ou au contraire, en permettre une plus grande et plus précise. Des illustrations d’expressions mises en regard dans différentes langues et cultures permettent une approche aussi humoristique qu’enrichissante de la diversité linguistique et culturelle : il pleut de chats et des chiens en Angleterre lorsqu’il pleut des cordes ou des hallebardes en France, le chant du coq ou le miaulement du chat varient d’une région à l’autre et Comme d’habitude dans la bouche de Claude François devient My way dans celle de Sinatra.

Un guide multilingue permet également de montrer que traduire, c’est savoir faire avec les différences. Après avoir insisté sur les difficultés de traduction, Barbara Cassin a eu raison d’insister sur la richesse des apports de l’interprétation. En faisant cohabiter deux ou plusieurs langues, on peut les comparer, les analyser en se référant à leurs origines, à leur étymologie. Ce travail, ou ce jeu, permet une compréhension plus fine de chaque vocable et rejoint en cela un peu l’idéal acribologique que j’avais exposé dans un article de février 2015. C’est, il me semble, un des aspects les plus exaltants de la traduction et de l’interprétation. C’est également un gage d’ouverture d’esprit et d’accueil fraternel de l’apport des autres cultures, des autres identités, de l’autre en général. Certes. Cependant, il me semble qu’il est très important de ne pas oublier qu’il n’est pas de pluriculturalisme possible, d’ouverture à l’identité de l’autre possible, d’enrichissement par le contact et la confrontation avec les richesses d’une autre langue ou d’une autre civilisation possible s’il n’y a pas, au départ, une identité forte et bien formée, une culture sûre et bien imprégnée, une langue bien sue, bien structurée et bien comprise.

C’est ce que nous verrons dans quelques jours avec la deuxième partie de cet article : la traduction au cœur du pluriculturalisme : une quête d’identité.

J.-H. Gadd

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Les origines du Père Noël

Nous savons tous que le Père Noël descend de saint Nicolas, un peu comme l’homme du singe… mais beaucoup ignorent (en tout cas moi, je l’ignorais) comment cette transition s’est faite, que ce soit du point de vue de la légende comme de celui de l’onomastique. Saint Nicolas, Santa Claus, Père Noël… mettons un peu d’ordre dans tout cela.

Le Père Noël avec sa hotte, sa barbe blanche et son grelot

Au troisième siècle de notre ère, il y eut en Asie Mineure (actuelle Turquie) un évêque que l’on nommait Nicolas. La légende dit qu’il aurait vécu saintement et qu’il se serait distingué en ressuscitant trois petits enfants qu’un boucher avait découpés en morceaux sept ans auparavant pour en faire un petit salé… C’est pourquoi le saint prélat s’est naturellement imposé en patron et protecteur des enfants puis, plus particulièrement, des écoliers.

Saint Nicolas visite une école accompagné du Père Fouettard

Dès le Moyen-Âge, on a célébré la Saint-Nicolas le 6 décembre, date présumée de sa mort, et sa notoriété n’a cessé de croître tout comme sa popularité parmi les enfants qu’il venait traditionnellement rencontrer tous les 6 décembre en leur apportant des friandises et des récompenses. Mais attention, saint Nicolas n’apportait des récompenses qu’aux enfants sages et méritants. Il venait également punir les ingrats et les cancres. Cette tradition perdure dans plusieurs pays du nord de l’Europe (Belgique, Pays-Bas, Allemagne) mais aussi dans le Nord-Est de la France, comme en Alsace et en Moselle où Saint-Nicolas visite habituellement les écoles élémentaires le 6 décembre, sauf lorsque des chefs d’établissement trop soucieux de laïcité(-isme) lui barrent le passage.

Notre saint, on le remarque, ressemble déjà beaucoup au Père Noël que nous connaissons. Ajoutez à cela qu’il porte une grande barbe blanche et un manteau épiscopal généralement pourpre, vous ne vous y trompez plus ! Pour purifier son image et lui ôter toute sévérité moralisatrice, on a souvent transposé son côté austère sur des personnages qui seraient la représentation inverse de la figure paternelle protectrice et réconfortante qu’il incarne. Ainsi sont nés le Père Fouettard (le plus célèbre d’entre eux) mais également les Krampus, les Knechts, les Ruprechts, les Hosekers ou bien encore Hans Trapps. Dans certaines contrées, c’est carrément la Mort en personne qui rend visite aux enfants espiègles, autant vous dire qu’on est content d’être plutôt d’une région où le Père Noël fait ho, ho, ho…

De plus en plus, la société chrétienne trouva plus approprié que cette « fête des enfants » soit associée à la naissance du petit Jésus, faisant ainsi de saint Nicolas un saint de Noël. Le Père Noël n’était plus très loin… Mais avec la Réforme, le « culte » de saint Nicolas a été aboli dans la plupart des pays européens. Les protestants proposèrent alors l’alternative du Christkindel : jeune fille vêtue de blanc et coiffée d’un voile qui personnifie la candeur de l’Enfant Jésus en apparaissant le soir de Noël. D’aucuns pensent qu’elle serait un détournement de la fête de Sainte-Lucie, actuellement célébrée le 13 décembre mais qui tombait le 23 avant la réforme grégorienne du calendrier. Toujours est-il que cette image est apparue pour lutter contre le culte de saint Nicolas et qu’elle a été perpétuée dans certaines régions germaniques et même reprise par des catholiques pour lutter contre le sécularisme du Santa Claus américain.

Au début du XVIIe siècle, des Hollandais émigrèrent aux États-Unis et fondèrent la Nouvelle Amsterdam, qui devint ensuite New York. Parmi eux se trouvaient des catholiques qui perpétuaient le culte de saint Nicolas en résistance à la Réforme très avancée dans ces pays du nord de l’Europe. Ces Hollandais l’appelaient dans leur langue Sinter Klaas. De là à Santa Claus, il n’y a qu’un pas… en quelques décennies à peine, la coutume néerlandaise conquit les Américains. Mais cette figure de Noël restait pour l’instant moralisatrice avant tout. Plus tard, en 1821, l’auteur américain Clark Moore écrivit pour ses enfants plusieurs contes qui allaient donner un tour nouveau et un aspect plus chaleureux à Santa Claus.

Le traîneau volant du Père Noël

Ainsi l’on voit apparaître pour la première fois le Père Noël plus ou moins tel que nous nous le représentons, dans A night before Christmas et dans A visit from Saint Nicholas. Ces textes montrent notre saint préféré conduire un attelage de rennes et entasser des cadeaux dans son magnifique traîneau. On y voit également des lutins distribuer ces cadeaux aux enfants en les faisant passer par les cheminées des foyers. On y découvre enfin les noms des huit rennes qui tirent le traîneau de saint Nicolas.

En 1863, Thomas Nast dessina pour le Harper’s Illustrated weekly un Santa Claus entouré de rennes, ventripotent et rieur, portant une large ceinture de cuir autour des reins et un manteau de fourrure. Pendant plusieurs décennies, l’illustrateur dessina ce genre de pères Noël pour l’hebdomadaire new-yorkais. En 1885, il décrivit le parcours du personnage préféré des enfants et établit sa résidence au Pôle Nord. Si saint Nicolas était turque, qu’il a été popularisé par l’Europe du Nord, il est néanmoins évident pour le dessinateur américain que sa seule destination reste les États-Unis. La popularité du bonhomme grandissant donc à bon train en Amérique, la marque Coca-Cola a finalement mis le dernier coup de pinceau au portrait pluriculturel de ce gros personnage en 1931. Déçus que les enfants ne boivent du coca principalement qu’en période chaude, les dessinateurs de la firme américaine ont décidé d’habiller le Père Noël aux couleurs de la marque pour les inciter à en boire aussi pendant l’hiver. Bouteille en main et souvent goulot aux lèvres, le nouveau Père Noël tout de rouge et de blanc vêtu, non content désormais d’être l’ambassadeur de l’Enfant-Dieu, devenait celui d’un soda…

Publicité de la marque Coca-Cola

Évêque de Myre en Asie Mineure, sauveur d’enfants assassinés par un boucher sanguinaire, autorité morale punissant ou récompensant les enfants à la fin de l’année, sujet de polémiques s’incrustant dans les guerres de religion naissantes, patrimoine culturel d’Europe du Nord importé au Nouveau Monde, distributeur arctique de présents le soir de Noël et grand maître de la conduite de traîneaux magiques, figure publicitaire de Coca-Cola, le Père Noël a finalement l’air bien complexe. Mais s’il était tout simplement la représentation de l’attente, c’est-à-dire de l’espoir ? S’il incarnait en fait la joie simple que l’on ressent à la naissance d’un enfant, à l’arrivée d’une fête ou à l’avènement d’un sauveur ? On comprend alors mieux son leitmotiv raisonnant au milieu des grelots : Ho, Ho, Ho !

J.-H. Gadd

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Les calendriers de l’Avent

De toutes les traditions de Noël, celle du calendrier de l’Avent est certainement la moins ancienne. En fait, nous n’avons de traces de pratiques liées à ces calendriers qu’à partir du XIXe siècle. A cette époque, en Allemagne, on donnait des images pieuses aux enfants chaque jour du temps liturgique de l’Avent, comme pour les faire patienter avant Noël. C’est ce qui a donné naissance à la belle tradition du calendrier de l’Avent.

Le profit commercial que l’on peut tirer des festivités les plus innocentes est tant décrié de nos jours qu’on pense parfois que notre époque est la seule à s’y adonner comme à un pillage. Mais en réalité, dès 1908, un éditeur de livres médicaux munichois tire avantage de cette pratique en commercialisant les premiers calendriers composés de dessins de couleurs fixé à un support en carton. Cette invention évolue ensuite, vers 1920, en une planche cartonnée dans laquelle sont découpées des petites portes et des petites fenêtres derrière lesquelles on peut découvrir des images pieuses ou des citations évangéliques. Ce n’est qu’en 1958 qu’apparaissent les premières surprises en chocolat. Aujourd’hui, nos calendriers prennent encore diverses formes toutes plus originales les unes que les autres. Certains sont en forme de sapin de Noël, d’autres figurent une maison ou un immeuble dont chaque fenêtre recèle une surprise, d’autres encore sont fabriqués comme des guirlandes composées de petits bas de Noël ou de petits paniers, lesquels peuvent également cacher des messages ou des friandises. On ne manque pas d’inventivité pour renouveler l’enthousiasme des petits comme des grands !

Au fil du temps les chocolats ont donc progressivement remplacé les phrases de l’Évangile cachées par les volets en carton, et il semblerait qu’en Allemagne (lieu d’origine de la tradition), certains calendriers dissimulent désormais non plus des friandises, mais des jouets, se substituant ainsi au Père Noël qu’ils annoncent. Peut-être que l’impatience grandissante des enfants d’une génération du numérique et de l’instantané y est pour quelque chose… mais j’aime croire que les enfants sont impatients dans toutes les cultures et à toutes les époques et qui plus est lorsqu’il s’agit d’attendre l’arrivée d’une fête aussi jolie, aussi brillante, aussi mélodieuse et aussi gaie que l’est celle de Noël. Noël ! le mot même est magique. Il signifie naissance, nous l’avions dit dans un précédent papier. C’est la naissance du sauveur, bien sûr, mais c’est aussi, d’une manière plus générale, la naissance de l’Amour ! C’est cela que chrétiens et païens, athées et agnostiques, et tous ceux qui souhaitent s’unir à cette fête, célèbrent ensemble. Et c’est pourquoi le calendrier de l’Avent n’est pas prêt de tomber dans les oubliettes de l’histoire.

Un calendrier de l'Avent en chocolat de la marque Kinder

En effet, le rôle premier de ces calendriers n’était pas uniquement de faire patienter l’enfant trépident, mais également celui de le récompenser de ce qu’on appelait (on qu’on appelle encore dans certains foyers) des efforts de l’Avent. Les chocolats, comme les images, sont une sorte de préfiguration des cadeaux de Noël. Ils ne les remplacent pas, mais ils montrent que cette période de préparation, si elle est plus joyeuse et moins contraignante que son pendant pascal le Carême, est néanmoins une période de purification et de préparation du cœur à la venue du petit Jésus dans la crèche. Alors, qu’on soit athée ou que l’on professe quelque croyance, rappelons-nous en ouvrant jour après jour les petites fenêtres de nos calendriers (soit pour y trouver des douceurs du palet, soit pour y lire des paroles de réconfort) qu’il est bon de se préparer à l’immense événement qu’est Noël et qu’une telle fête peut changer notre vie, si on est prêt à accueillir dans nos cœurs le message d’amour qu’elle contient !

J.-H. Gadd

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La page, modèle universel de construction ?

Attention lecteur ; ceci n’est pas un dogme, une prétentieuse expression d’un savoir confirmé ou même un compte-rendu de recherches sérieuses, non ! Ceci est une réflexion toute simple fondée sur l’étymon commun de deux mots latins, c’est la libre expression d’une rêverie sur le réel et sur le fonctionnement de l’entendement humain. Rien d’exhaustif, rien de prouvé, rien non plus de disputé… le simple plaisir philosophique du vagabondage de la pensée, et de son partage.

Tout commence dans la lecture d’un ouvrage de Michel Serres[1], et dans l’étymologie latine. « Pango », verbe qui signifie « ficher dans le sol », « planter », « fixer solidement », « établir », est à l’origine à la fois du vocable désignant la page : « pagina » et de celui désignant le champ : « pagus ». Ainsi sont assimilées, par la racine des mots, les lignes des vignobles ou des sillons formés par la charrue à celles tracées par le copiste pour régler son ouvrage. Mais ce que dit Michel Serres va plus loin ; d’après lui la page nous guide, nous conduit, parce qu’elle est partout. En fait, c’est la forme quadrilatérale qui semble omniprésente dans les différentes manifestations de la pensée humaine. Le champ, d’abord, a cette forme en quatre côtés.

Champs de culture circulaires aux Etats-Unis

Si les Américains nous ont démontré qu’il était intéressant de créer des champs circulaires, afin de minimiser les pertes d’eau par une irrigation sur pivot, ces cercles sont néanmoins enfermés dans des carrés. D’ailleurs, ces-mêmes Américains offrent un parfait exemple de cette habitude que nous avons à organiser linéairement l’espace dans la configuration rectiligne et quadrillée des grandes villes.

Si les champs et les villes sont carrés, la page l’est aussi. Non seulement par sa forme qui s’affirme avec le codex mais par le schéma même des lignes qui précède ce format rectangulaire. Peu importe la forme du livre en effet, les lignes sont droites. Les Arabes et les Hébreux écrivent de droite à gauche, les Occidentaux de gauche à droite, certains Orientaux de haut en bas, mais tous organisent les signes de manière linéaire. Et il semble qu’à partir de ce schéma tout soit organisé de manière rectiligne. Les immeubles, les rues, les dalles et les pavés, les champs, les écrans des ordinateurs et des télévisions, les panneaux de publicité. Même lorsque les formes cherchent une certaine circularité, elles reviennent souvent à des points de repères échancrés ou pointus rappelant la cassure de l’angle d’un carré. Pensons à l’opéra de Sydney par exemple, ou à la tour de l’hôtel Burj-al-Arab à Dubaï. Pourquoi cette recherche de la courbe dans un monde où l’on est limité par la droite ?

En réalité, il semble assez logique que l’homme recherche ce qui est rond puisque le cercle est infini. La soif de l’infini le pousserait dans cette quête de la courbe alors même qu’il est limité par deux axes dans lesquels il veut comprendre la courbe, telle qu’il la perçoit, et toutes les autres choses. Dans la nature, tout est cercle, tout est cycle. Les saisons, la course du soleil, les planètes, les galaxies, la coupole des arbres. Pour saisir tout cela, on a besoin de placer des points et de tracer des lignes. On s’arrête aux solstices pour comprendre les saisons, on découpe les pommes et les oranges en quartiers et même, on inventa le cadran solaire : summum de l’effort de rendre carré ce qui est rond par essence ; la course du soleil, comprise dans un cadran !

Bref, il semblerait que l’omniprésence de la page -en tant que schéma linéaire et quadrilatéral d’expression et de création- soit le résultat d’un effort séculaire de poursuivre l’infini, de rechercher ce qui nous dépasse, de ne pas se contenter de ce que l’on est, c’est-à-dire de chercher à se sublimer, à atteindre l’inatteignable, à comprendre l’insaisissable.

J.-H. Gadd


[1] Michel Serres, Petite Poucette, éditions Le Pommier, 2012

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Veiller au grain

On imagine aisément l’origine de cette expression quand on sait qu’elle veut dire « faire attention », « être sur ses gardes ». On se dit qu’elle vient sûrement d’une époque où, avec la disette et la famine, les brigands attaquaient les greniers, et qu’il fallait veiller au grain emmagasiné dans les réserves. C’est en tout cas ce que moi, je me disais. Mais si grain (dans le sens de semence, de blé) peut faire penser que l’origine de l’expression est de l’ordre de la surveillance des greniers, il peut aussi faire référence au choix du grain dans une recette (de mauvais grain, jamais bon pain) ou encore à l’idée évangélique qu’un bon fruit provient d’un bon arbre et qu’il faut donc veiller à avoir un bon grain (dans le sens de semence cette fois-ci) pour avoir un bon résultat : c’est de la mauvaise graine ! Alors, pour vérifier, j’ai recherché les différents sens du mot grain et, au lieu de m’éclairer, ils m’ont plongé dans une multitude d’autres interprétations.

Grain est en effet aussi un terme de serrurier. Le grain c’est des petits bouts de fer qu’on ajoute au mélange de plomb pour forger des serrures. Veiller au grain aurait donc pu être l’invective de l’artisan à son apprenti pour que ses scellements soient assez solides.

Grain est encore une unité de mesure de la masse qui correspond à la soixante-douzième partie d’un gros ou à la vingt-quatrième partie d’un scrupule qui sont des divisions de la livre de Paris. En fait, cela correspond approximativement au poids d’un grain de froment ou d’orge. En bijouterie le grain est toujours utilisé comme unité de masse dans sa définition décimale valant 0,049 gramme environ pour mesurer le poids de lots de perles ou de diamants. « Tout cela ne pèse pas un grain » dit Madame de Sévigné. On peut donc imaginer que l’expression aurait pu venir encore une fois de ce qu’il faut faire attention à ce qui est petit, qui n’est pas grave (au sens de ce qui pèse peu) et qui peut donc nous échapper fort malencontreusement.

Objet pieux des catholiques, le chapelet est aussi formé de différents grains. Et on a dit souvent des faux dévots qu’ils étaient des prudes à gros grains désignant par là qu’ils bâclaient leurs dévotions (il y a cinq gros grains sur un chapelet, représentant les Pater de chaque dizaine, pour cinquante petits qui sont les Ave). Veiller au grain pourrait donc signifier faire correctement sa prière sans oublier un grain !

En outre, grain désigne souvent une petite chose, toute menue, mais qu’il ne faut pas oublier parce qu’elle peut avoir des conséquences plus grandes que soi (grain de sable dans un engrenage, grain de sel dans un plat, petit grain dans un soulier). On comprend donc qu’il faille y veiller, c’est-à-dire faire attention aux petits détails qui ont leur importance.

Dans le même esprit, le grain c’est aussi les petites aspérités qui couvrent la surface du cuir et de certains fruits. Encore une fois, cela désigne quelque chose de tout petit. Voltaire comparait la relativité de l’immensité des montagnes par rapport à la planète au grain d’une orange : « On a beau nous dire que ces montagnes de deux mille toises de hauteur ne sont rien par rapport à la terre qui a trois mille lieues de diamètre ; que c’est un grain de la peau d’une orange sur la rondeur de ce fruit, que ce n’est pas un pied sur trois mille. » On distingue aussi les cuirs d’un beau grain de ceux de moindre qualité. Alors veillons à ce que le grain soit beau, en faisant encore une fois attention aux détails.

Et le mot grain a encore beaucoup d’autre sens, même s’ils ne peuvent pas tous être à l’origine de l’expression qui nous intéresse (grain est par exemple un terme de construction en menuiserie. Le grain d’orge est un petit morceau de bois en forme de prisme que l’on enfonce dans les vides et les fentes d’une pièce de bois. Assemblage à grain d’orge se dit de deux pièces de bois dont l’une est taillée en angle aigu, l’autre en angle rentrant, de manière à s’emboîter exactement).

Le grain

Cependant, aucun de ces sens n’est à l’origine de l’expression veiller au grain. J’étais donc dans l’erreur… Peut-être étiez-vous moins incultes que moi, mais j’ai découvert récemment que cette expression est en fait d’origine maritime. Eh oui ! le grain désigne en fait, dans le vocabulaire marin, un changement subit dans l’atmosphère accompagné de violents coups de vent (Littré). Veiller au grain (ou parer au grain, on peut dire les deux), signifie donc rester attentif à la possibilité qu’un mauvais temps surprenne le navire dans sa course. Alors vous non plus, ne vous laissez pas surprendre, veillez au grain !

J.-H. Gadd

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La liberté d’expression de nos enfants

Et si c’était le désir de donner aux enfants la liberté de s’exprimer qui finissait par les en priver ? Les nombreuses violences subies par les professeurs dans les écoles, pas seulement ces derniers jours d’ailleurs, mais qui sont médiatisées tout à coup et qui s’accroissent aussi, me poussent à réfléchir à nouveau sur la question de la liberté, de la responsabilité mais encore sur celle du langage. Il y a quelques temps un article très intéressant a été publié par Nadia Daam[1] concernant l’éducation à la suédoise et ses conséquences néfastes sur le comportement de toute une génération d’adolescents qui se comporte comme des petits despotes (c’est en substance ce que disait l’article, même si l’auteur préférait l’expression génération de petits cons). Petits despotes parce qu’à force de lois les « protégeant », ces gamins peuvent « librement » s’en prendre aux adultes, ou à toute forme d’autorité, sans craindre de réprimande, sans risquer d’être sanctionnés. Alors, si l’on se place dans l’optique du progrès qui permet aux enfants d’être libres et de ne plus vivre sous le joug des adultes, un peu comme un peuple opprimé libéré de son dictateur, on peut légitimement penser que la société suédoise a réussi à montrer l’exemple et que ces enfants ont ce qu’ils méritaient.

C’est là qu’est l’os.

Ce qu’ils méritent ? Mais cette réflexion ne part absolument pas du principe de donner à l’enfant ce qu’il mérite, ni de lui procurer ce à quoi il a droit. En fait, cette forme d’éducation est mensongère et impie. J’ai mis entre guillemets le verbe « protéger » et l’adverbe « librement » parce que ces méthodes, selon moi, non seulement ne protègent pas mais plus grave encore, elles ne rendent pas libre. Or, qu’y a-t-il de pire qu’une éducation qui ne rend pas libre ? C’est le sens et le but mêmes de l’entreprise humaine d’émancipation. Petits despotes, ces gamins jouiront de leur pouvoir pendant un temps, mais de leur liberté jamais. Emprisonnés dans la servitude de leur fausse liberté, ils pallieront le manque d’autorité par l’abus de ce nouveau pouvoir (un peu factice) qui les entraîne en général vers quelque forme de violence, à l’égard d’autrui ou à l’égard de soi. Mensonge donc, cette éducation qui dit avoir donné aux enfants tout ce qu’ils voulaient sans leur avoir enseigné le pouvoir libérateur de l’obéissance ! Mensonge, cette éducation qui dit avoir affranchi les enfants du joug de leurs parents, sans leur avoir enseigné le sens de la responsabilité (res pondere : peser la chose) ! Mensonge enfin, cette éducation qui parle de liberté d’expression des enfants, sans leur apprendre à parler ou à écrire, sans leur enseigner la langue !

Gilles Vigneault est un poète et auteur-compositeur de chansons québécois.

Seul moyen d’expression qui nous sépare des animaux, la langue n’est pas accessoire ou facultative. Lorsqu’elle fait défaut, l’individu trouve d’autres moyens d’exprimer ses émotions. Les enfants-roi dont nous parlions ne semblent pas plus heureux que les enfants obéissants, et leur colère est évidente. Le problème n’est pas qu’elle le soit ou non, mais qu’eux la croient sue ou tue. Et quand on n’a pas la possibilité ni d’ordonner, de construire, d’analyser ses émotions pour en faire une pensée (libératrice en soi, déjà) ni encore moins d’exprimer par la langue la colère contenue, la porte de sortie est souvent – et logiquement – la violence. Un chien qui mord n’est pas un animal méchant mais incompris, l’ourse qui voit dans le promeneur pacifique un danger pour son ourson met fin à la menace d’un coup de griffes. Pourquoi un homo sapiens qui n’a que six-cents mots de vocabulaire et très peu de syntaxe à son acquis s’exprimerait-il autrement ?

Ne nous étonnons pas que la violence augmente proportionnellement à la baisse du niveau de langue général. Ne nous étonnons pas qu’elle soit plus forte dans certains quartiers où l’instruction est abandonnée et l’éducation frustrée. Je ne dis pas que la seule pauvreté du vocabulaire explique toutes les violences mais je pense, avec Alain Bentolila, linguiste et professeur à l’université Paris Descartes, que « La vraie violence se nourrit de l’impossibilité à convaincre, de l’impossibilité d’expliquer. La vraie violence est muette. »

Le seul vrai travail d’éducation qui peut porter des fruits, en famille ou à l’école, c’est celui qui commence par l’organisation de la pensée. Oui, la pensée est accessible à tous, elle est faite d’images et de sons, d’odeurs et de rêves, de souvenirs et d’émotions. Mais elle ne se construit, se hiérarchise, s’organise, s’augmente et se sublime que par les mots, leur morphologie, leur syntaxe, leur sémantique, la précision du lexique. Elle devient un outil de liberté parce que celui qui comprend mieux est plus puissant. Celui qui écoute et qui interroge est avantagé. Celui qui précise et affine sa pensée est libéré de la nébuleuse prison de l’à-peu-près. « Chaque fois qu’à la maison ou à l’école on renonce à l’explication pour l’imprécision, chaque fois que l’on privilégie la connivence contre la distance, chaque fois que l’on préfère le préjugé à la découverte, on affaiblit le pouvoir d’ouverture, d’explication paisible et de critique lucide de la langue. » (Alain Bentolila) Dans mon métier d’enseignant, je vois des enfants utiliser un mot pour un autre tous les jours. C’est drôle lorsqu’il s’agit d’urinoir pour isoloir, ou de naturiste pour naturaliste, mais c’est triste en revanche, lorsqu’il s’agit d’angoisse pour anxiété, d’obéissance pour oppression. C’est triste lorsque devoir signifie systématiquement gageure ou pensum, et plus jamais fierté ou honneur, lorsque travail signifie sanction et non création, réalisation, entreprise. C’est triste surtout, lorsque n’importe quel mot générique est employé à défaut dans plus d’une centaine de situations différentes, parce qu’aucune précision, aucune nuance n’est possible ni en expression, ni même en conception, à des esprits limités par une trop faible connaissance de la langue.

Je ne me répéterai pas plus longtemps, mais si la langue sert à communiquer, c’est qu’elle est le pont entre des rives différentes, le moyen de franchir les barrières qui séparent les uns des autres. L’autre, c’est celui qui ne pense pas comme moi parce qu’il n’est pas moi, mais qui peut me comprendre parce que je peux lui parler et qu’il peut m’entendre. Alors que choisissons-nous ? Vivre chacun dans son îlot sur un océan peuplé de milliards d’îlots tous aussi isolés les uns que les autres ? ou bien bâtir des ponts, construire des barques, emprunter des passages ou faire soi-même le métier de passeur ?

J.-H. Gadd


[1] http://www.slate.fr/monde/83599/suede-generation-education-enfant-roi

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Le Yaaku plus menacé que la plupart des ours !

Être ou ne pas être ? c’est toujours la question pour bon nombre de langues et dialectes. Qui décide du statut ou de l’existence même d’une langue, d’un parler ? La question restera sans réponse. C’est plus facile pour les espèce animales, tant qu’il y a de la vie…

Ours bruns des Pyrénées

mais je me souviens d’un reportage de « C’est pas sorcier » dans les années 90 expliquant que les ours bruns avaient neuf chances sur dix de disparaître des Pyrénées dans les dix prochaines années… à cette époque on s’hasardait presque à ne plus seulement les déclarer « en voie de disparition dans les Pyrénées » mais carrément « éteints dans cette région ». On a bien fait de ne pas être trop prompt à prédire l’avenir ; en 2015 on a recensé au moins 29 individus.

Cependant l’Unesco a déjà fait son choix quant au Yaaku, langue africaine qui n’est plus parlée que par 7 personnes dans le monde. L’organisation l’a déjà déclarée éteinte. Pourtant, si ce dialecte kényan est en voie d’extinction aujourd’hui, il résiste (encore et toujours) et n’a pas dit son dernier mot, apparemment. Pour les ours bruns, il a suffi d’un peu de chance (plus de naissances de femelles qu’initialement prévues) et d’un coup de pouce de frère-homme qui a introduit des individus slovènes pour aider à la reproduction des ours pyrénéens. Mais pour une langue, symbole d’une culture, ces injections artificielles ne sont pas possibles. D’après le bilan de l’Unesco, cette petite communauté kenyane aux coutumes de chasse et de cueillette a rapidement été assimilée par les Maasai, éleveurs de bétails, ce qui a contribué à changer radicalement le mode de vie des Yakunte. Ainsi détournés de leurs coutumes ancestrales, « les Yaakus ont d’abord changé leur mode de vie et finalement leur identité ethnique et linguistique ». Cela-dit, on n’est pas tout à fait impuissant non plus face à cette situation. Comme le note le site Quartz, un dictionnaire a été publié en cette langue afin de s’ajouter aux nombreux efforts de résistance pour la sauver du péril où elle se trouve. Mais la communauté même des Yakunte est réduite, même parmi ceux qui ne parlent plus la langue d’origine. Sur les hauts plateaux de la vallée du grand Rift, on ne recense aujourd’hui plus que 4000 habitants de l’ethnie Yaaku.

La vallée du Grand Rift

De plus, alors que la communauté de résistants pleure la mort de sa doyenne Mme Naruato Matunge, à l’âge de 105 ans, 7 Yakunte seulement sont désormais capables de parler couramment Yaaku sans emprunter de mot au Maasai.

J.-H. Gadd

Post-Scriptum. Concernant l’article que j’ai publié le mois dernier sur les anciens livres et les rouleaux, j’ai appris une nouvelle anecdote qui pourrait intéresser mes lecteurs : j’y expliquais combien les copistes pouvaient être fatigués par le travail de reproduction des livres. Ce à tel point qu’il semble que certains scriptores aient même été ligotés à leur chaise jusqu’à ce qu’ils aient fini leur ouvrage. On trouve dans un codex du IXe siècle, suivant la signature du copiste, la mention suivante : « une certaine partie du livre n’a pas été écrite librement mais sous la contrainte : on a dû lui attacher les jambes de la même manière qu’on lie un instable ou un fugueur. » De quoi faire frémir tous les ministres de l’éducation nationale des dernières décennies !

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Être au bout du rouleau

Ça nous arrive à tous, de temps en temps ça ne va pas, il semble que tous nos efforts soient vains et nous perdons pied. Alors on dit, de soi-même ou d’une personne qu’on a vue dans cet état, qu’elle est au bout du rouleau. Quelle étrange manière de s’exprimer ! D’où peut bien venir une expression aussi absconse ? Certains prétendront que l’expression fut inventée par un pauvre bougre qui s’agaçait chaque fois que le papier hygiénique lui manquait, d’autres diront qu’elle fut empruntée au jargon des peintres en bâtiment qui doivent retourner au seau de peinture lorsqu’ils ont épuisé le liquide emmagasiné dans l’éponge de leur rouleau. Mais aussi pittoresques que soient ces explications, aucune n’est vraie. En réalité, le seul rouleau auquel il est ici fait allusion est celui qu’on appelait autrefois le volumen et qui fut remplacé plus tard par le codex.

C’est cette origine qui nous permet de supposer que l’expression a été quelque peu détournée de son sens premier. En effet, un volumen (du latin volvere qui signifie rouler), ancêtre du livre, est un ensemble de feuillets collés les uns aux autres et dont l’ensemble est enroulé autour d’un bâton en bois ou en ivoire. Ce support d’écriture permettait aux anciens de ranger leurs écrits plus facilement que les anciennes tablettes d’argile qui prenaient beaucoup de place. On est donc au bout du rouleau lorsqu’on a fini sa lecture, qu’on a achevé sa tâche. A priori l’expression aurait donc pu prendre une tournure plus positive, insistant sur la satisfaction d’avoir terminé ce qu’on avait à faire. Mais apparemment très long et un peu ennuyeux, certains rouleaux ont tellement dégoûté les lecteurs qu’ils ont préféré immortaliser dans cette expression leur exténuation après l’effort de la lecture plutôt que le plaisir que leur procurait l’achèvement. Une autre hypothèse, surement plus probable, est que l’expression vienne du milieu des copistes qui avait à écrire sur les rouleaux et non à les lire. Le fastidieux travail de copie les ayant épuisés, ces scribes auraient été recrus de fatigue en arrivant au bout du rouleau.

Heureusement, tous les livres ne sont pas assommants au point de nous désespérer de la sorte. De plus, le codex ayant remplacé le volumen depuis plusieurs siècles, c’est la forme rectangulaire du livre qui a pris le dessus. Cette forme a eu l’avantage d’offrir la possibilité de structurer les œuvres à l’aide de chapitres, d’un sommaire ou d’une table des matières. Elle a permis d’avoir accès en très peu de temps à un moment précis du livre, de revenir en arrière ou de se projeter vers l’avant. Le livre tel que nous le connaissons justifierait donc que l’on change l’expression être au bout du rouleau en avoir refermé son livre. Cela-dit, il est peut-être un peu tard. En effet, ce livre tel que nous le connaissons disparaît à son tour au profit de l’écran. Si le numérique permet également l’utilisation d’un sommaire (et même d’un sommaire interactif), il n’offre en revanche aucune vue d’ensemble réelle de l’œuvre (on ne voit qu’une seule page à la fois) et l’on recommence donc, comme au temps des volumen antiques, à dérouler et enrouler les pages que l’on lit au fur et à mesure qu’on les lit.

J.-H. Gadd

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Le charme d’Adam, c’est d’être à poil !

Mais qu’est-ce que c’est que ce titre ? qu’est-ce qui lui prend tout à coup ?! Non, ceci ne sera pas un article sur la libido d’Eve, mais plutôt un moyen mnémotechnique qui peut aider à différencier deux essences forestières assez ressemblantes : le charme et le hêtre. Ces deux essences sont très courantes en France métropolitaine et il est souvent difficile de les différencier quand on ne s’y connaît pas vraiment. Leur troncs, bien qu’ils ne soient pas identiques, sont lisses tous les deux, les deux arbres se ressemblent et leurs feuilles ont exactement la même forme, de loin du moins.

En réalité ces arbres sont très différents. Si le charme et le hêtre ont tous les deux un tronc lisse, celui du charme a une surface cannelée qui lui donne un aspect de muscles contractés alors que celui du hêtre a une surface régulière. Le fruit du hêtre est la faîne, sorte de petite châtaigne triangulaire alors que ceux du charme, regroupés en grappes, sont des samares, c’est-à-dire des akènes muni d’une excroissance en forme d’aile, comme les fruits des érables par exemple (qui tombent de l’arbre en virevoltant tels des hélicoptères). De plus, l’utilisation qu’on fait de leur bois les distingue également. Le bois de hêtre est facile à usiner et plutôt flexible, ce qui en fait l’essence possédant le meilleur rapport solidité / facilité-de-travail. Le bois de charme, au contraire, est très dur et difficile à ouvrer. On l’utilise principalement pour les étals de boucher ou les manches de certains outils, pour sa solidité justement. C’est également l’une des essences qui possède les plus grandes qualités calorifiques : très dur, il brûle lentement en générant beaucoup de chaleur, son charbon de bois était très prisé dans les forges.

Ces deux essences sont donc loin d’être identiques. Cela-dit, pour les différencier en forêt, on a pas toujours la mémoire nécessaire pour retenir tout ça, alors, quand on est pas un botaniste expérimenté, on peut toujours observer les feuilles de plus près (sauf en hiver…) et se rappeler la formule suivante : « le charme d’Adam, c’est d’être à poil », autrement dit : la feuille de charme est dentelée (à dents) alors que celle du hêtre est poilue au printemps (à poils) et lisse le reste de l’année, donc nue.

Sur ce montage, on peut voir à gauche des feuilles de charme dentelées et à droite, on peut observer les poils de la feuille de hêtre

J.-H. Gadd

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Expressions et vocables lorrains

Nombreuses sont les régions françaises qui possèdent une identité forte et un vocabulaire particulier. J’ai déjà parlé de la Bretagne et de la Provence qui, comme d’autres régions, conservent un patrimoine linguistique fort. D’autres régions possèdent également un patois, un dialecte ou les vestiges d’un parler local. Je me suis intéressé aujourd’hui aux expressions courantes de Lorraine, double héritage d’une histoire proprement régionale et d’une appartenance successive à deux nations frontalières et souvent rivales : l’Allemagne et la France.

En effet, beaucoup d’expressions, de mots ou d’onomatopées utilisés par les Lorrains sont des mots d’origine allemande ou du moins à consonance germanique. Ainsi, on ne pulvérise pas de l’eau savonneuse sur les vitres à l’aide d’un pchitt-pchitt mais on la spritz ! (prononcez chpritsse) en général, tout ce qui éclabousse le reste des Français, spritz les Lorrains. D’ailleurs, si vous leur spritzez du savon en pleine figure, ils vont faire une drôle de schness ! (une drôle de tête bien sûr…) On dit aussi spatz pour désigner les oiseaux en général et c’est schtrack pour quelque chose de durci (une viande trop cuite par exemple). Il y a aussi un mot qui est utilisé quotidiennement par les Lorrains pour désigner certain type de pâtisseries. L’escargot se dit schneck en allemand et c’est ainsi qu’ils appellent toute pâtisserie qui aurait la forme d’un escargot : un pain au raisin

Un schneck au chocolat, avec son glaçage...

(seulement s’il a cette forme-là), ou bien diverses pâtisseries au chocolat. Mais quand on parle de viennoiserie en Lorraine, on ne parle pas de la même chose que dans le reste de l’hexagone. Les Lorrains confectionnent des croissants, des chocolatines, des escargots (schneck) comme partout, mais souvent fourrés à la crème pâtissière ou chocolatée et en tout cas presque toujours recouverts d’un glaçage au sucre. Il est parfois difficile d’y trouver un simple croissant au beurre (bien qu’il existe également) auquel ne soit ajouté ni glaçage ni remplissage.

Il faut rappeler que les expressions que j’ai recensées n’existent pas toutes au même endroit. La Lorraine est une grande région et les Vosgiens n’ont pas toujours le même langage que les Mosellans ou les Meusiens. En Meuse par exemple, la prononciation de la réponse affirmative la plus simple est étonnante ; les meusiens ne prononcent pas oui, mais üi en avançant les lèvres comme Monsieur Jourdain. Tous les Lorrains en revanche prononcent vinte pour vingt (comme les Belges et les Suisses d’ailleurs). Presque tous également utilisent l’adjectif nareux pour désigner une personne facilement dégoûtée ou simplement gênée par les petits manques d’hygiène au quotidien. Si vous refusez de boire au même verre que votre compagnon, on vous dira que vous êtes nareuse. On dira de quelque chose de caoutchouteux que c’est kaugumi, et dans une chambre à l’atmosphère particulièrement froide on dira qu’il fait cru. Il fait cru se rapporte uniquement à l’état d’une pièce qui n’a pas été chauffée depuis un moment et donc pas à un froid extérieur par exemple. S’il fait vraiment cru dans une pièce, il arrive au Lorrains de ne plus sentir leurs douilles (comprendre les orteils). Finalement, si tous les Français utilisent l’expression raccourcie « entre midi et deux » pour désigner la période de pause située généralement entre midi et deux heures de l’après-midi, les Lorrains la raccourcissent plus encore et disent simplement « entre midi », ce qui peut étonner les touristes…

Toutes ces expressions font le charme d’une région toute particulière et au parler singulier. Française, allemande, mais avant tout profondément unique, la Lorraine a ses propres expressions et les Lorrains leurs habitudes ; alors gare à qui mettra du fromage dans sa quiche !

J.-H. Gadd

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