Être au bout du rouleau

Ça nous arrive à tous, de temps en temps ça ne va pas, il semble que tous nos efforts soient vains et nous perdons pied. Alors on dit, de soi-même ou d’une personne qu’on a vue dans cet état, qu’elle est au bout du rouleau. Quelle étrange manière de s’exprimer ! D’où peut bien venir une expression aussi absconse ? Certains prétendront que l’expression fut inventée par un pauvre bougre qui s’agaçait chaque fois que le papier hygiénique lui manquait, d’autres diront qu’elle fut empruntée au jargon des peintres en bâtiment qui doivent retourner au seau de peinture lorsqu’ils ont épuisé le liquide emmagasiné dans l’éponge de leur rouleau. Mais aussi pittoresques que soient ces explications, aucune n’est vraie. En réalité, le seul rouleau auquel il est ici fait allusion est celui qu’on appelait autrefois le volumen et qui fut remplacé plus tard par le codex.

C’est cette origine qui nous permet d’affirmer que l’expression a été quelque peu détournée de son sens premier. En effet, un volumen (du latin volvere qui signifie rouler), ancêtre du livre, est un ensemble de feuillets collés les uns aux autres et dont l’ensemble est enroulé autour d’un bâton en bois ou en ivoire. Ce support d’écriture permettait aux anciens de ranger leurs écrits plus facilement que les anciennes tablettes d’argile qui prenaient beaucoup de place. On est donc au bout du rouleau lorsqu’on a fini sa lecture, qu’on a achevé sa tâche. A priori l’expression aurait donc pu prendre une tournure plus positive, insistant sur la satisfaction d’avoir terminé ce qu’on avait à faire. Mais apparemment très long et un peu ennuyeux, certains rouleaux ont tellement dégoûté les lecteurs qu’ils ont préféré immortaliser dans cette expression leur exténuation après l’effort de la lecture plutôt que le plaisir que leur procurait l’achèvement. Une autre hypothèse, surement plus probable, est que l’expression vienne du milieu des copistes qui avait à écrire sur les rouleaux et non à les lire. Le fastidieux travail de copie les ayant épuisés, ces scribes auraient été recrus de fatigue en arrivant au bout du rouleau.

Heureusement, tous les livres ne sont pas assommants au point de nous désespérer de la sorte. De plus, le codex ayant remplacé le volumen depuis plusieurs siècles, c’est la forme rectangulaire du livre qui a pris le dessus. Cette forme a eu l’avantage d’offrir la possibilité de structurer les œuvres à l’aide de chapitres, d’un sommaire ou d’une table des matières. Elle a permis d’avoir accès en très peu de temps à un moment précis du livre, de revenir en arrière ou de se projeter vers l’avant. Le livre tel que nous le connaissons justifierait donc que l’on change l’expression être au bout du rouleau en avoir refermé son livre. Cela-dit, il est peut-être un peu tard. En effet, le livre tel que nous le connaissons disparaît à son tour au profit de l’écran. Si le numérique permet également l’utilisation d’un sommaire, il n’offre en revanche aucune vue d’ensemble réelle de l’œuvre (on ne voit qu’une page à la fois) et l’on recommence donc, comme au temps des volumen antiques, à dérouler et enrouler les pages que l’on lit au fur et à mesure qu’on les lit.

J.-H. Gadd

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Le charme d’Adam, c’est d’être à poil !

Mais qu’est-ce que c’est que ce titre ? qu’est-ce qui lui prend tout à coup ?! Non, ceci ne sera pas un article sur la libido d’Eve, mais plutôt un moyen mnémotechnique qui peut aider à différencier deux essences forestières assez ressemblantes : le charme et le hêtre. Ces deux essences sont très courantes en France métropolitaine et il est souvent difficile de les différencier quand on ne s’y connaît pas vraiment. Leur troncs, bien qu’ils ne soient pas identiques, sont lisses tous les deux, les deux arbres se ressemblent et leurs feuilles ont exactement la même forme, de loin du moins.

En réalité ces arbres sont très différents. Si le charme et le hêtre ont tous les deux un tronc lisse, celui du charme a une surface cannelée qui lui donne un aspect de muscles contractés alors que celui du hêtre a une surface régulière. Le fruit du hêtre est la faîne, sorte de petite châtaigne triangulaire alors que ceux du charme, regroupés en grappes, sont des samares, c’est-à-dire des akènes muni d’une excroissance en forme d’aile, comme les fruits des érables par exemple (qui tombent de l’arbre en virevoltant tels des hélicoptères). De plus, l’utilisation qu’on fait de leur bois les distingue également. Le bois de hêtre est facile à usiner et plutôt flexible, ce qui en fait l’essence possédant le meilleur rapport solidité / facilité-de-travail. Le bois de charme, au contraire, est très dur et difficile à ouvrer. On l’utilise principalement pour les étals de boucher ou les manches de certains outils, pour sa solidité justement. C’est également l’une des essences qui possède les plus grandes qualités calorifiques : très dur, il brûle lentement en générant beaucoup de chaleur, son charbon de bois était très prisé dans les forges.

Ces deux essences sont donc loin d’être identiques. Cela-dit, pour les différencier en forêt, on a pas toujours la mémoire nécessaire pour retenir tout ça, alors, quand on est pas un botaniste expérimenté, on peut toujours observer les feuilles de plus près (sauf en hiver…) et se rappeler la formule suivante : « le charme d’Adam, c’est d’être à poil », autrement dit : la feuille de charme est dentelée (à dents) alors que celle du hêtre est poilue au printemps (à poils) et lisse le reste de l’année, donc nue.

Sur ce montage, on peut voir à gauche des feuilles de charme dentelées et à droite, on peut observer les poils de la feuille de hêtre

J.-H. Gadd

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Expressions et vocables lorrains

Nombreuses sont les régions françaises qui possèdent une identité forte et un vocabulaire particulier. J’ai déjà parlé de la Bretagne et de la Provence qui, comme d’autres régions, conservent un patrimoine linguistique fort. D’autres régions possèdent également un patois, un dialecte ou les vestiges d’un parler local. Je me suis intéressé aujourd’hui aux expressions courantes de Lorraine, double héritage d’une histoire proprement régionale et d’une appartenance successive à deux nations frontalières et souvent rivales : l’Allemagne et la France.

En effet, beaucoup d’expressions, de mots ou d’onomatopées utilisés par les Lorrains sont des mots d’origine allemande ou du moins à consonance germanique. Ainsi, on ne pulvérise pas de l’eau savonneuse sur les vitres à l’aide d’un pchitt-pchitt mais on la spritz ! (prononcez chpritsse) en général, tout ce qui éclabousse le reste des Français, spritz les Lorrains. D’ailleurs, si vous leur spritzez du savon en pleine figure, ils vont faire une drôle de schness ! (une drôle de tête bien sûr…) On dit aussi spatz pour désigner les oiseaux en général et c’est schtrack pour quelque chose de durci (une viande trop cuite par exemple). Il y a aussi un mot qui est utilisé quotidiennement par les Lorrains pour désigner certain type de pâtisseries. L’escargot se dit schneck en allemand et c’est ainsi qu’ils appellent toute pâtisserie qui aurait la forme d’un escargot : un pain au raisin

Un schneck au chocolat, avec son glaçage...

(seulement s’il a cette forme-là), ou bien diverses pâtisseries au chocolat. Mais quand on parle de viennoiserie en Lorraine, on ne parle pas de la même chose que dans le reste de l’hexagone. Les Lorrains confectionnent des croissants, des chocolatines, des escargots (schneck) comme partout, mais souvent fourrés à la crème pâtissière ou chocolatée et en tout cas presque toujours recouverts d’un glaçage au sucre. Il est parfois difficile d’y trouver un simple croissant au beurre (bien qu’il existe également) auquel ne soit ajouté ni glaçage ni remplissage.

Il faut rappeler que les expressions que j’ai recensées n’existent pas toutes au même endroit. La Lorraine est une grande région et les Vosgiens n’ont pas toujours le même langage que les Mosellans ou les Meusiens. En Meuse par exemple, la prononciation de la réponse affirmative la plus simple est étonnante ; les meusiens ne prononcent pas oui, mais üi en avançant les lèvres comme Monsieur Jourdain. Tous les Lorrains en revanche prononcent vinte pour vingt (comme les Belges et les Suisses d’ailleurs). Presque tous également utilisent l’adjectif nareux pour désigner une personne facilement dégoûtée ou simplement gênée par les petits manques d’hygiène au quotidien. Si vous refusez de boire au même verre que votre compagnon, on vous dira que vous êtes nareuse. On dira de quelque chose de caoutchouteux que c’est kaugumi, et dans une chambre à l’atmosphère particulièrement froide on dira qu’il fait cru. Il fait cru se rapporte uniquement à l’état d’une pièce qui n’a pas été chauffée depuis un moment et donc pas à un froid extérieur par exemple. S’il fait vraiment cru dans une pièce, il arrive au Lorrains de ne plus sentir leurs douilles (comprendre les orteils). Finalement, si tous les Français utilisent l’expression raccourcie « entre midi et deux » pour désigner la période de pause située généralement entre midi et deux heures de l’après-midi, les Lorrains la raccourcissent plus encore et disent simplement « entre midi », ce qui peut étonner les touristes…

Toutes ces expressions font le charme d’une région toute particulière et au parler singulier. Française, allemande, mais avant tout profondément unique, la Lorraine a ses propres expressions et les Lorrains leurs habitudes ; alors gare à qui mettra du fromage dans sa quiche !

J.-H. Gadd

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Quelques lectures pour l’été…

Alors que la plupart des vacanciers a déjà installé des serviettes sur les plages, voici quelques idées de lectures estivales. Yves Bonnefoy est décédé au début de l’été et je ne peux que vous conseiller la lecture de son œuvre. Qu’il me soit permis de dire également que la BNF édite ses œuvres et conférences en CD audio pour lui rendre hommage. Cela dit, je serais de mauvaise foy si je vous disais que la plage est le meilleur endroit pour lire ou entendre le grand poète, traducteur de Shakespeare et héritier de Rimbaud.

Alors j’ai pensé à quelque chose d’un peu plus léger, d’un peu plus… vacances ! Tout d’abord Richard Bach m’a enchanté à travers la lecture des chroniques des furets. Cet univers merveilleux met en scène de petits rongeurs toujours en quête d’au-delà. Plusieurs volets existent en traduction française : Furets des airs à la conquête du ciel, Furets des mers à la rescousse, Furets écrivains à la poursuite du rêve. Pour qui aime rêver, l’écriture de Bach permet de laisser voguer son esprit vers des contrées où la magie ne se trouve pas dans le merveilleux mais dans le quotidien. Les furets sont de petits animaux représentant la plus belle part de l’âme humaine. Que ce soit Tornade aux commandes de son avion-cargot, Béthanie Furet partant sauver des naufragés à bord d’un zodiac de sauvetage, ou encore Philémon Furet reprenant jour et nuit ses pattuscrits pour les envoyer à l’éditeur, à chaque fois, le lecteur est plongé dans la vie ordinaire de personnages extraordinaires par leur dévouement, leur joie de vivre et leur enthousiasme.

Et puis, la meilleure surprise de l’été a été pour moi la découverte d’Olivier Bourdeaut à travers la lecture de En attendant Bojangles. Ce « roman de plage » est une œuvre d’une sensibilité tragique et d’une grande tendresse en même temps que d’une folie joyeuse et entraînante. On aurait pu l’appeler L’autre vie du Petit Nicolas considérant le style choisi donnant la parole à un narrateur-enfant la plupart du temps et dévoilant par là toute la gravité d’un regard simple sur la vie. On aurait encore pu l’intituler La tragédie du bonheur puisque cette œuvre parle avant tout d’une famille qui a choisi d’être heureuse à travers le mensonge, mensonge qui n’est que le reflet d’une poésie vécue à fond, comme l’est toute littérature. C’est pourquoi ce « roman de plage » est à la fois facile à lire et captivant, mais en même temps un puits de réflexion sur la vie et sur la littérature elle-même. En jouant leur vie comme les acteurs d’une farce, les personnages plongent le lecteur dans l’univers des années folles. Tout semble danser au rythme de Bojangles, jusqu’à ce que le quarante-cinq-tours ait fini son tube… que se passe-t-il alors, quand la musique s’arrête ?

J.-H. Gadd

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Rôle et personnage

« As-tu rencontré ton personnage avant de nous en donner le rôle ? » disent souvent les grands maîtres d’art dramatique à leurs élèves. Rencontrer un personnage, le connaître toujours mieux jusqu’à ce qu’il lui soit plus familier que n’importe qui est le travail du comédien avant d’aborder le texte de la brochure.

Qui est-il ce personnage ? C’est le type qui parle dans la pièce mais en tant qu’il préexiste à la pièce et qu’il continue à vivre après (si toutefois la pièce ne représente pas sa mort). Ce qu’il dit ou fait dans le temps et l’espace délimités par la pièce, c’est le rôle. Alors jouer la comédie, c’est apprendre à incarner un personnage que l’on connaît grâce au rôle qui a été écrit d’après lui, mais qui est beaucoup plus large que ce rôle.

Donnons un exemple. Une femme présente ses parents pour la première fois à son compagnon. Le type en question rencontre sa belle-mère et s’en fait une idée. Il ne la connaissait pas la veille, maintenant si. Cependant sa compagne connaît mieux sa mère que lui, puisqu’il ne l’a vue que lors d’un repas de famille. Pendant ce repas, chacun a joué le rôle qui lui était imparti par des tas de facteurs : les règles de la bonne société, la spontanéité ou la timidité naturelle, la joie de rencontrer son gendre ou sa belle-mère, ou au contraire l’appréhension d’être mal apprécié, etc. Notre bonhomme connaît donc le rôle qu’a joué Madame X (personnage) lors d’un repas de famille (situation spatio-temporelle de la pièce). Sa compagne en revanche, côtoie sa mère depuis beaucoup plus longtemps et a une connaissance beaucoup plus profonde du personnage.

Le travail du comédien n’est pas seulement de connaître le rôle, c’est-à-dire ce qui est indiqué du personnage dans la brochure, pour un temps et dans un espace délimité. Il doit rebrousser en arrière dans la vie du personnage afin de le connaître assez bien pour savoir comment il aurait agi en n’importe quelle situation, pas seulement dans une situation qui ressemblerait à celle de la pièce.

Ce qu’ont fait certains grands auteurs de sagas au XIXe siècle, je pense notamment à Balzac ou Zola est assez proche du travail du comédien. Des personnages comme Vautrin, Mme de Beauséant ou encore les Lantier ou d’autres personnages des Rougon-Macquart, se retrouvent dans plusieurs romans dont les histoires se recoupent. Ce procédé leur confère une vie propre qui dépasse l’entendement d’un roman délimité dans un espace-temps.

Les grands adeptes de séries télévisées observent le même phénomène appliqué à leur propre vision des personnages. Un individu lambda qui aurait visionné les dix ou onze saisons de NCIS pourrait aisément faire le portrait d’Anthony Dinozzo par exemple comme s’il s’agissait d’un proche. La quantité de situations dans laquelle on retrouve le personnage et la particularité monolithique de son caractère en font un être vivant que le téléspectateur sentira comme réellement existant ; soit qu’il le trouve drôle, soit qu’il le méprise, soit qu’il l’aime, soit que ce personnage le laisse indifférent. Mais cet être de fiction acquiert en tout cas une existence qui ne lui est pas tant conférée par l’écriture du scénario que par l’assiduité du téléspectateur.

Dans une pièce de théâtre classique un rôle principal occupe environ une heure et demie sur le plateau. Pour le comédien, le travail ne consiste pas à montrer à tout prix au public tout ce qu’on a compris sur le personnage en plusieurs années de travail. Cela serait assez ennuyeux parce qu’on chercherait à démontrer et on en ferait trop, ce serait surjoué. Au contraire le comédien doit arriver sur le plateau en ayant assez côtoyé le personnage de son rôle pour être capable d’interpréter ce rôle comme l’aurait fait le personnage lui-même ! Il n’y a donc pas d’exagération artificielle qui rendrait le jeu ennuyant pour le public. Il y a un rôle interprété sobrement par un comédien qui a su prêter son corps et ses moyens physiques pour que le personnage se réincarne en lui, une fois de plus.

La poursuite de cette simplicité dans la représentation des faits et gestes d’un personnage est la clé de réussite pour le comédien. C’est ce qui a fait dire à Lucien Guitry, lorsqu’on lui demanda si jouer la comédie était un métier bien difficile : « ça n’est pas difficile, c’est impossible ! »

J.-H. Gadd

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Je vais vous dire ceci : que cela dit, j’aurai tout dit sur ceci…

Nombreuses sont les occasions où l’on écorche le français dans le langage courant. Parmi les plus courantes se glisse la confusion dans l’utilisation de ceci et de cela, de ci et de ça, de li[1] et de . On apprend souvent à l’école qu’il faut utiliser les mots en « i » pour ce qui est proche et les mots en « a » pour ce qui est plus éloigné. C’est souvent le cas, mais attention, car tel n’est pas le seul critère.

Si l’on considère en effet la phrase : « ceci explique cela » – bien qu’elle soit trop usitée à mon goût, on y trouve justement une bonne démonstration de l’énonciation implicite de ce qui est proche (ceci) opposé à ce qui est plus lointain (cela). On dira donc aussi : « Un homme entra dans l’auberge, suivi de peu par une jeune femme ; celle-ci dut rester debout car celui-là n’eut pas la délicatesse de lui offrir sa chaise » utilisant ci pour désigner le personnage le plus proche (ici, la jeune femme) et pour désigner le personnage cité plus loin (un homme).

Attention, si vous continuez à lire cet article, vous aurez des nœuds au cerveau...

Cela dit, ce qui m’intéresse aujourd’hui c’est surtout la règle selon laquelle cela désigne ce qui a été dit et ceci ce qui reste à dire. On entend beaucoup de gens répéter à tire-larigot l’expression ceci dit au lieu de cela dit. Cette expression n’est pas correcte, même si l’usage finira peut-être par lui donner ses lettres de noblesses. Je m’explique : si je viens de dire quelque chose et que je cherche à faire une transition, je dois dire cela dit, me référant à ce que j’ai dit plus haut, c’est-à-dire à ce qui a déjà été dit avant de passer à la suite. « On ne peut donc pas dire ou écrire ceci dit, il faut dire ou écrire cela dit. Le succès usurpé de ceci dit semble provenir de l’assonance entre ceci et dit. »[2] En revanche, ceci est correct en introduction d’un discours. Par exemple : « Je vais vous dire ceci : la France est un merveilleux pays ! » mais pas autrement, d’où la difficulté de l’utiliser avec dit, bien que ce ne soit pas impossible. Si vous tenez absolument à utiliser l’expression ceci dit en effet, vous pouvez le faire, mais dans ce cas l’expression introduit une parenthèse préliminaire à un discours et elle est alors synonyme de une fois qu’on a dit que… on… Par exemple : « Ceci dit, que la France est un beau pays, il faut encore décider de ce qu’on en fait ».

Ceci dit, que le i annonce quand le a rappelle, fonctionne également avec voici et voilà. Cela dit, je conclurai donc ce que voici : voilà qui était à dire, cela a été dit.

...eh oui, belle prise de tête, on vous l'avait bien dit !

J.-H. Gadd


[1] Je remercie ceux qui auraient été vérifier l’existence de cet adverbe dans un dictionnaire. C’est me faire beaucoup d’honneur de préférer douter de soi plutôt que de mon humble personne. Néanmoins, et au risque de contredire Descartes, je pense qu’il ne faut pas douter de tout, en tout cas, vous pouvez vous faire confiance si vous avez tout de suite pensé qu’il s’agissait plutôt d’une plaisanterie un peu vaseuse consistant à remplacer l’adverbe « ici » par un mot inventé pour conserver malicieusement la consonance.

[2] Article « Fautes de français », encyclopédie en ligne Wikipédia.

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Jardins à l’européenne

Le petit topo du mois dernier sur les bords de la scène du théâtre des Tuileries m’a donné bien envie de parler aujourd’hui des différents courants de création en architecture paysagiste au cours des siècles. Même si je suis néophyte en la matière, j’ai toujours été fasciné, lors de visites dans des châteaux ou des grandes demeures de France, par la beauté des jardins qui les entouraient. Plus encore, j’ai souvent été agacé de ne pas savoir distinguer les jardins dits « à la française », de ceux nommés « à l’anglaise » ou encore des jardins « à l’italienne ». Alors j’ai posé des questions aux châtelains ou aux guides et j’ai vite compris qu’il y avait une distinction aisément faisable entre les jardins à la française et les jardins à l’anglaise.

Un jardin à l’anglaise en effet, est un jardin qui prend directement le contre-pied du jardin à la française. C’est-à-dire qu’il oppose aux règles géométriques strictes du jardin français des courbes sinueuses et un genre de désordre-organisé visant à créer des points de vue pittoresques. En fait, le jardin à l’anglaise est un merveilleux endroit pour qu’un peintre y pose son chevalet dans le but d’y capter une scène de tableau. C’est d’ailleurs pour cela que ce sont souvent des peintres qui en sont les concepteurs contrairement aux jardins à la française qui sont dessinés le plus souvent par des architectes. Dans le jardin à l’anglaise, un arbre au tronc tortueux ou au feuillage coloré, une mare aux nymphéas qu’enjambe un petit pont rebondi (comme dans le tableau de Monet) ou encore le mélange d’essences d’arbres totalement étrangères sont mêlés, assimilés et opposés en même temps, orchestrés harmonieusement de sorte que les couleurs et les formes les plus pittoresques soient mises en valeur.

Dans un jardin à la française au contraire, le but est de magnifier la grandeur et la beauté d’une noblesse classique et ordonnée. Les jardins de Versailles en sont un merveilleux exemple. La théâtralité du lieu met en avant la rigueur des unités. Chaque buisson est taillé au millimètre, chaque pelouse est tondue proprement, chaque chemin de gravier désherbé. Si la présence de l’eau est également un aspect nécessaire à un jardin anglais, dans le jardin classique « à la française » on remplace les mares aux nymphéas… ou aux canards, par des fontaines de granit. De très alambiqués systèmes d’arrosages et de pompes permettent de véritables spectacles hydrotechniques. On y joue aussi des comédies-ballet et Lully, à Versailles, y est toujours présent (encore aujourd’hui dans les magnétophones). Le jardin français s’inspire des jardins du nord de l’Italie, dits « à l’italienne ». De ceux-là ils empruntent surtout l’architecture structurée et « en terrasses » ainsi que le goût pour les installations hydrauliques et pour la statuaire antique et mythologique.

Les Jardins de Versailles

Si les jardins à la française sont tellement à cheval sur la symétrie, ils n’en sont pas moins un peu coquins. Je ne parle pas ici du goût pour les nus sculptés mais de la théâtralité que j’ai annoncée plus haut et qui s’exprime surtout par des cachettes. Je m’explique : on a dit que le jardin s’organisait en terrasses, c’est-à-dire en différents niveaux. Or, le principal apport français à l’architecture italienne est le gigantisme des jardins classiques. Et donc, en prenant des dimensions plusieurs fois supérieures, l’architecture française gagne en effets d’optiques. Les points de vue sont modifiés par la distance et les terrasses, étudiées selon des profils qui masquent des parterres nouveaux, permettent de multiplier les découvertes en perspectives pour le marcheur. De même, celui-ci peut découvrir en contre-bas d’un carré ou derrière un buisson, un coin plus tranquille, une scène de théâtre, une fontaine ou un orchestre. Un bosquet peut contenir une salle discrète.

En réalité, l’opposition entre ces deux écoles de jardins est le reflet d’une symbolique particulière. Le jardin à la française est l’image même du classicisme et donc d’une époque où la monarchie absolue impose à l’art un canon rigoureux. Son pendant anglais est une sorte de réaction à ce carcan, cherchant liberté et romantisme, il convient mieux à la période de la Révolution et du Bonapartisme. Rythmés par des allées de statues à l’antique, les jardins français offrent une symbolique mythologique. A part les feuilles des caduques qui disparaissent en hiver, le jardin ne change pas. Le jardin anglais, lui, se veut paysage et peinture à la fois. Symbole d’émancipation vis-à-vis de la monarchie absolue, il aime la mutation perpétuelle offerte par les saisons, l’irrégularité de ses courbes et la liberté offerte par une barque qui attend le promeneur au bord d’un lac.

J.-H. Gadd

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Azertyyyyuiop !

Enfants, avec mes camarades de classe, on se répétait ce mot étrange, sorte de supercalifragilis bien moins magique mais très utile comme moyen mnémotechnique pour nos cours de dactylo ! Aujourd’hui, dans les quelques collèges où j’ai eu la chance de travailler, je n’ai plus jamais vu de cours pour « apprendre à taper à la machine »… Paradoxalement, plus on avance dans l’ère du numérique, moins on enseigne la langue écrite informatique. Très fervent défenseur de l’exercice manuscrit pour les enfants, j’ai également toujours pensé que l’utilisation du numérique devrait un peu plus favoriser l’apprentissage de l’écriture.

Mais si j’ai décidé de vous parler du clavier Azerty aujourd’hui, c’est parce qu’il est peut-être en fin de vie ; en effet, le choix de l’enchaînement des lettres n’a plus vraiment de raison d’être, si ce n’est pour respecter les habitudes des dactylographes. Autrefois, cet enchaînement avait été choisi parce que les marteaux des machines à écrire se prenaient pour des pinceaux, dès lors qu’on les rangeait dans le sens alphabétique. Je veux dire par là qu’ils s’emmêlaient. Afin que le ballet des touches soit plus harmonieux, on leur a donné cet ordre insolite d’entrée en scène. Ces histoires de chorégraphie n’influent désormais aucunement sur les nouvelles machines, puisqu’un ordinateur n’a ni rouleau, ni encre, ni papier, ni ressort, ni feuille de carbone et par conséquent, pas de marteau-danseur non plus !

La danse des marteaux d'une machine à écrire

C’est pourquoi, alors que le ministère de la Culture a chargé l’Afnor d’élaborer une norme pour les claviers, deux options sont sur la table : quelques améliorations sur le clavier Azerty, ou bien un clavier flambant neuf et révolutionnaire. Lors des quelques occasions que j’ai eues de voyager en terre étrangère, j’ai souvent eu la possibilité de comparer notre clavier à ceux des autres pays. Je pense notamment au clavier Qwerty d’Espagne et à un autre Qwerty encore : celui du Québec. Ces deux claviers sont fondés sur le même modèle mais avec des variantes, notamment en ce qui concerne les accents. Il m’a effectivement paru plus facile d’écrire correctement les accents français avec un clavier espagnol. En outre, le clavier québécois est encore plus agréable à manipuler, étant donnée sa conception particulière pour la langue française : accents, cédilles, etc. Mais le projet de l’Afnor a l’air d’aller encore plus loin. En bousculant les habitudes de presque tous les dactylos (puisque qwerty et azerty se ressemblent finalement pas mal), il propose de travailler sur un tout nouveau prototype de clavier francophone. Ainsi aurait-on moins la tentation d’écrire « Ca va Laetitia », l’esprit du nouveau clavier étant de pouvoir mieux écrire le français avec nos ordinateurs !

Un clavier azerty.

Parmi les nombreuses propositions, il y a la possibilité d’associer les touches d’accents avec n’importe quelle lettre, ce qui ouvre également la voie à plus de facilité pour les interprètes, les éditeurs d’auteurs étrangers ou les historiens. En effet, pourquoi pourrait-on taper û et non pas ^y, ah non… ça ne fonctionne pas ! enfin, vous m’avez compris, attendez voir, mmmh insertioninsérer un nouveau symbole, chercher parmi dix milles signes étranges, ah, ça y est : ӱ, ah non, ça n’est pas le bon, une seconde… ỹ, non toujours pas… ah, le voici enfin : ŷ ! Ainsi donc, en facilitant l’ajout de signe aux lettres de base, on permettrait par exemple aux historiens de la musique savante de parler plus aisément des compositeurs de l’Est. De nombreuses autres propositions sont et seront faites puisque le responsable de ce projet, Philippe Magnabosco, offre la possibilité de donner son avis ou de faire des propositions sur Twitter avec l’adresse #clavierfrançais.

Je vous laisse donc suivre vous-même cette nouvelle entreprise, sans plus vous assommer de mes considérations personnelles. J’aimerais néanmoins finir par une anecdote, qui explique l’évolution de la règle de l’accentuation des majuscules. L’Académie Française est très claire à ce sujet ; elle rappelle qu’en français, l’accent a pleine valeur orthographique : « On veille donc, en bonne typographie, à utiliser systématiquement les capitales accentuées, y compris la préposition À, comme le font bien sûr tous les dictionnaires, à commencer par le Dictionnaire de l’Académie française, ou les grammaires, comme Le Bon Usage de Grevisse, mais aussi l’Imprimerie nationale, la Bibliothèque de la Pléiade, etc. Quant aux textes manuscrits ou dactylographiés, il est évident que leurs auteurs, dans un souci de clarté et de correction, auraient tout intérêt à suivre également cette règle. » La mauvaise pratique de ne pas noter les accents sur les capitales trouve en fait sa source dans l’utilisation de caractères de plomb à taille fixe en imprimerie. La hauteur d’une capitale accentuée étant supérieure, la solution était alors soit de graver des caractères spéciaux pour les capitales accentuées en diminuant la hauteur de la lettre, soit de mettre l’accent après la lettre, soit simplement de ne pas mettre l’accent. Mais la possibilité qu’offre le numérique de relativiser les espaces entre les lignes permet tout à fait d’accentuer correctement nos majuscules et ce, non seulement à la main, mais également à l’ordinateur… alors ne nous en privons pas !

J.-H. Gadd

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Cour ou Jardin ?

Gauche / droite, bâbord / tribord, jardin / cour, la langue française regorge d’expressions pour distinguer l’Est de l’Ouest ou le Nord du Sud en fonction d’un point de vue. Si les enfants ont tant de mal à apprendre à distinguer la gauche de la droite, c’est qu’il est bien difficile de le faire. Sans un point de repère en effet, sans un Nord à ne pas perdre, sans un devant et un derrière, tout est bien relatif. Plusieurs corps de métier ont alors leurs propres appellations de ce qu’on pourrait appeler le plus objectivement possible les deux côtés d’une dimension horizontale.

Dans un théâtre on dit cour et jardin : quelle étrange façon de se repérer ! Sans compter que cela n’aide pas beaucoup puisqu’il faut apprendre encore une fois à les distinguer. Le côté jardin, c’est le côté gauche et la cour, c’est le droit… enfin si l’on est dans la salle. Parce que lorsqu’on est sur scène c’est l’inverse, évidemment. Les acteurs utilisent un moyen mnémotechnique pour réussir cette nouvelle gageure ; sur scène, c’est l’émotion du comédien qui compte, or le cœur est à gauche et comme le comédien fait face à la salle, il sait que la cour qui commence par un « c », se trouve du côté de son cœur. En revanche, si l’on se place du point de vue du public, on utilise d’une part les initiales les plus célèbres de l’ère chrétienne et d’autre part le sens d’écriture des langues de l’alphabet latin. On se rappelle ainsi que dans J‑C, le « j » vient avant le « c » et donc, que le jardin est à gauche et la cour à droite.

Mais d’où vient cette appellation ? En fait, les plus érudits trouveront dans cette explication historique un moyen encore plus infaillible de ne plus se tromper. Si l’on considère le plan du palais du Louvre, du temps où le palais des Tuileries subsistait, on peut y voir, à l’angle le plus au nord de la Place du Carrousel, l’ancienne salle des machines qui fut prêtée un temps à la troupe de la Comédie Française pour leur représentations. La salle étant orientée Sud-Nord, le côté droit était du côté de la Cour du Louvre et le côté gauche du côté du Jardin des Tuileries, d’où l’appellation : « côté Cour » et « côté Jardin ».

Le théâtre des Tuileries, installé dans la Salle des Machines

J.-H. Gadd

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Voici le jôôôli mois de maaiii…

Ça y est, nous sommes en mai ! nous pouvons faire ce qui nous plaît !! D’après le dicton en effet, le mois de mai apporte avec lui un beau temps plus stable qu’en avril et il serait désormais inutile de se méfier. Si le mois de mai est si joli, il est aussi plein de traditions qui entourent le retour du beau temps. On dit d’ailleurs que les Saints-de-glace stoppent toute possibilité de gel après les 11, 12 et 13 mai. Dans certaines régions septentrionales, les saints Mamert, Pancrace et Servais ont néanmoins besoin de renfort… ainsi, en Alsace et en Lorraine par exemple, les saints Boniface, Bernardin, Yves, Sophie et Urbain viennent terrasser le gel au 25 mai lorsque celui-ci se fraie laborieusement un chemin vers l’été à travers les murailles ébréchées du week-end des Saints-de-glace.

Mais si la campagne lorraine doit faire appel à de tels dragons pour repousser l’hiver, d’autres régions connaissent un début de mai moins martial. C’est le cas par exemple de la montagne bourbonnaise où, depuis le XIXe siècle au moins, on « chante le mai » pour exprimer la liesse d’entrer dans ce doux mois. Je dis XIXe car, faute d’écrits à ce sujet, on sait du moins de source sûre que le mai a été chanté par les arrière-grands-parents de nos plus vieux témoins, ce qui nous ramène à ces dates, mais d’après certains d’entre eux : « on a toujours chanté le mai à Laprugne ! » Aussi cette tradition s’inscrit-elle dans les nombreuses merveilles du folklore auvergnat. Cependant, les fribourgeois (de Suisse) prétendent que le chant du mois de mai viendrait de Gruyère où les enfants continuent à annoncer le printemps de porte en porte, souvent vêtus de costumes traditionnels.

Le principe du chant du mois de mai est simple : il s’agit d’annoncer le retour des beaux jours dans un esprit de fête. En allant de ferme en ferme chanter le mai, les jeunes Auvergnats faisaient aussi la cour aux demoiselles à marier. C’était là l’occasion pour les familles d’arranger des unions. Porteurs de bouquets de fleurs, les chanteurs du mai offraient une sérénade à laquelle les parents de la jeune fille répondaient par une collation, bien souvent du lard et des œufs qu’on dégusterait en omelette le dimanche suivant, tout en arrosant ces mets du petit vin des coteaux de Renaison, le seul qui se buvait alors dans le Bourbonnais. Voici les souvenirs d’un vrai Prugnard, Léon Côte, dans un ouvrage intitulé En Montagne Bourbonnaise au bon vieux temps : « Pour le premier mai, à la nuit tombante, les jeunes gens se groupaient en bandes joyeuses et partaient de village en village, chantant à pleine voix dans les chemins creux embaumés d’aubépine. Ils s’arrêtaient aux maisons habitées par des jeunes filles et leur offraient une sérénade. L’aboi rauque des chiens dénonçait leur passage ; la vielle nasillait ; les voix juvéniles, maladroites, mais chaudes, montaient dans le silence nocturne, vers une fenêtre entrebâillée où se penchait une silhouette fugitive. Le chant terminé, une porte s’ouvrait, puis une autre, et les familles ainsi honorées d’un concert, apportaient le mai, quand s’éteignait la dernière note du chant traditionnel : Oh ! levez-vous, mignonne, Apportez-nous le mai ». Le chant du mai avait donc deux objets : celui d’égayer les villageois à l’arrivée du printemps en fêtant les beaux jours par des chants et des fêtes, et celui, plus pragmatique, d’entamer les négociations pour la dot des jeunes filles à marier.

C’est pourquoi le chant du mois de mai se chante en responsorial, alternant les avances de l’amant, la réponse gênée de la mie ainsi que les négociations du chœur avec l’amant. Les paroles de la chanson montrent donc bien le but à la fois tendre et pratique de la démarche. Ainsi, dans les couplets, « il compte ses louis, pour marier sa fille » précède à « au bon milieu du lit, le rossignol y chante ».

J.-H. Gadd

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